Georges Cipriani : Interview de 2004

Publié le par Camarades

1. Tu pourrais nous décrire ce que fut ton parcours politique ? 
On ne peut pas parler d'un parcours en tant que tel, mais plutôt d'engagements ponctuels délimitées par des périodes de travail ou d'organisation d'une certaine survie économique faite de petits boulots, de chômage ou, comme en R.F.A., d'affiliation à l'assistance sociale avec les astreintes conséquentes, qui prennent profondément « la tête » et ne laisse guère de place à la réflexion et à l'organisation politique. La survie économique est un tout dévorant en soi‑même et pour soi‑même.   En fait, mon premier engagement politique eut lieu par l'impulsion d'un copain plus âgé et qui était inscrit de père en fils à la S.F.I.O., laquelle détenait alors la mairie. Une impulsion qui m'ouvrit les portes du monde des campagnes électorales, en 67, si je me souviens bien ou juste un peu avant, et me permit de découvrir avec curiosité et toute l'audace du néophyte de quoi elles se constituent : soirée(s) d'affichage protégée, soirée lotto en soutien et autres préparation de salles de réunion et de metting, avec à son épilogue pour conclusion une grande bouffe collective payée par la Section locale, avant d'aller le lendemain roder de bureau de vote en bureau de vote en attendant d'assister au dépouillement des suffrages le soir. Mais sans que tout cela fusse accompagné d'embrigadement idéologique, de débats ou de véritable initiation quant aux buts et aux finalités politiques d'une telle campagne électorale. Soit que nous ayons été considérés comme trop jeune pour être initié aux mystères de la politique, soit que le temps ait manqué à une telle initiation. Du moins, avec les années, je n'ai pas gardé mémoire de tels débats, bien que quelques‑uns aient dus être lancés à l'époque car, beaucoup plus tard, un jour j'ai retrouvé un fascicule de J. Guesde et la carte timbrée d'adhérent à la S.F.I.O., que j'avais du prendre à un moment ou un autre. De fait donc, rien de très mémorable en dehors de ma participation à cette campagne électorale pour laquelle j'étais encore trop jeune, 16 à 17 ans, pour voter et où, au fil du temps, ma militance s'épuisa entre la vente du « populaire » et rendre visite et draguer très platoniquement ‑ça je ne peux pas l'oublier‑ la fille du Secrétaire de Section et en attendant la fin du C.E.T.   Après avoir raté mon C.A.P., l'intermède d'un court séjour de quelques semaines en prison pour complicité de vol de voiture ‑ une idée de balade, qui nous pris comme ça, un jour ‑, et ensuite l'attente d'un procès, où je fus défendu par un jeune avocat éloquent (qui aurait semblait‑il pu aller plus loin politiquement s'il n'avait pas été descendu par les luttes de tendances claniques et tribales, qui secouèrent plus tard ce qui était devenu le Parti Socialiste des Bouches du Rhône), alors de la S.F.I.O., il ne me resta plus que le chômage récurant qui, dans la journée, me voyait traîner à la cité d'un banc public à un autre, dans l'espoir que quelque chose de nouveau arrive. Et ce, jusqu'au soir, où les un(e)s et les autres nous nous y rejoignons ‑ c'est dans cette ambiance des mois s'écoulant, d'ennui, d'espoir frustré et d'attente interminable, d'une plaisanterie à l'autre, que survint le premier épisode de ce qui allait devenir pour moi Mai 68 et mettre définitivement un terme avec celuici à toute mon expérience S.F.I.O. et institutionnelle. A jamais.

2. Comment as‑tu vécu Mai 68 ?
Même si l'anecdote est hors contexte, dans la frustration de teen‑agers désargentés et la frustration due à la pudibonderie provinciale de l'époque, Mai 68 est d'abord une anecdote érotique. Celle qui caractérise le mieux ce mois d'évènements où, en mettant les pieds pour la première fois dans une université, à la Faculté St Charles, qui réunissait un metting, duquel nous ne comprimes pas un mot et que nous quittâmes rapidement, nous nous consacrèrent alors à la contemplation d'une étudiante (je suppose) figée dans une pose provocante, tout juste plus âgée que nous, et d'un abord particulièrement attirante, même si, intimidés, nous n'allèrent pas jusqu'à nous risquer à l'aborder et que nous quittâmes les lieux peu après avec des « yeux plein la tête » à ne plus savoir où, qui et quoi regarder ‑ une anecdocte qui m'est toujours restée particulièrement présente. Mais il est vrai que Mai 68 fut avant tout, surtout la découverte de la foule et d'être pour la première fois foule soi‑même. Manifestation. Une impression, un vécu inéffaçable.   Foule avec la toute première manifestation de ma vie, contre la guerre du Vietnam, et avec le rituel qui m'en est demeuré du terme de Yankée pour « Yankée go home » ; foule avec la pétarade de mobylettes en bande se déplaçant de Lycées en C.E.T. pour y installer des piquets de grève aux portes et se regroupant jour pour jour à la Fac St Charles ; foule immense pour la manifestation générale du 13 Mai fourmillantes de clichés et de ce groupe inoubliable venu avec une scie à moteur sur la Canebière. Venu probablement avec l'espoir d'abattre autant de platanes que de barricades seraient possible en cas d'échaffourés, mais où n'était visible et palpable aucune force de police sérieuse et où, il me faut dire, qu'aucune ne fut visible durant le mois et demi que les « évènements » durèrent à Marseille. Exclue peut être la situation de la contre‑manifestation du S.A.C. et des forces républicaines gaullistes de la fin Mai qui me fut interdite et dont je ne sus jamais de par moi‑même ce qu'il en advint.   En fait, Mai 68 commença pour moi en Avril lorsqu'un copain vint nous commenter un matin la situation à son C.E.T. et nous demander si nous voulions participer au blocage des entrées et des cours. Où nous eûmes alors droit à une mémorable enguelade avec le Proviseur tentant de faire rentrer au bercail ceux qu'il voulait être son bétail scolaire. De la promptitude que nous avions mis à nous mobiliser, s'ouvrirent alors plusieurs semaines de pétarades quotidiennes en mobylettes de C.E.T. en Lycées qui culminèrent dans la distribution de tracts à certaines usines, véritables bastions ouvriers des quartiers Nord. Parcourant ainsi la ville en bandes d'un quartier à un autre, du matin au soir. Le soir où, pour notre part, nous nous retrouvions à notre cité, garçons et filles, sans les tracas d'une hiérarchie ou de la religion, confondu(e)s dans les races et les ages, assi(sse)s sur un muret bordant la route, agglutiné(e)s autour d'un transistor hurlant pour y suivre les manifestations parisiennes et puis les échaffourés commentés, qui nous faisaient véritablement rêver et nous donnaient « la pêche » ‑ mais il n'y eut là, à Marseille, jamais rien de tel. Defferre avait oeuvré. Pacification absolue. Et présence policière occultée au maximum. Et ce ne fut d'ailleurs qu'à la Saint Sylvestre, 8 mois plus tard, que les sbires de l'ordre prirent soudainement et brutalement leur revanche. Matraquant alors tout ce qu'ils purent.   De ce fait précis et du fait que la contre‑manifestation gaulliste me fut interdite, je ne sus jamais sur le moment que ma dernière pétarade en mobylette n'aurait pas de suite et elle ne me laissa donc aucun souvenir impérissable de fin d'aventure. Ni non plus cette impression que toutes ces semaines se terminaient en eau de boudin et en foules dispersées à jamais. Ce ne fut que le lent écoulement de quelques autres semaines qui dissipèrent les « évènements » et puis me firent passer du statut, reconnu mais alors non‑rénuméré, de chômeur à celui d'aide‑chauffeur livreur, que me trouva mon copain de la S.F.I.O., et qui me permettait d'accoster à la livraison de superettes de la Côte d'Azur au moins trois fois par semaines, et pour estomper, tout au moins momentanément, ces « évènements ». Comme ces livraisons estompèrent et escamotèrent les bruits médiatiques de l'entrée des forces soviétiques à Prague et en Tchecoslovaquie. Forces venues maintenir à tous prix une bipolarité du monde pour laquelle la C.G.T. et le P.C.F., de leur côté, avaient déjà soldé tout ce qui fut possible ici, en France... alors que déjà un autre monde avait pointé avec la grève générale... et pour le résultat qui s'imposa depuis, en 21 ans, le 9 Novembre 1989, en une génération, dans cette bipolarité du monde déjà en question en Mai 68, d'un côté et de l'autre du mur de Berlin.   Mais il est vrai que tous ces évènements étaient déjà loin avec mes vélliégiatures salariales sur la Côte d'Azur, comme étaient encore loin cette année‑là les 3x8, « boulôt, dodo, métro », qui m'attendait pour la vie ‑ mais en fait, Mai 68 eut‑il vraiment une fin et devra‑t‑il en avoir une ?   A cette époque‑là pourtant, à 18 ans nous étions encore mineur(e) et interdire était encore d'usage... qui m'interdit tout au moins d'en vivre la fin que le pouvoir en place lui aurait voulu.

3. A quoi correspond l'engagement politique en usines ?
Que le travail bouffe la vie, j'ai commencé à l'expérimenter par moi‑même en Eté 1965, durant les vacances scolaires, quand j'ai mis les pieds pour la première fois et comme apprenti ajusteur dans une usine de construction de Mo issoneuse‑batte use. Pour l'Afrique, comme je l'ai appris un an plus tard, revenu y faire un nouveau « stage » d'un mois durant l'Eté. Un stage qui me vola alors la retransmission télévisée de la coupe du monde de football, mais pas les commentaires qui tenaient en haleine l'ensemble de l'atelier ‑ il me faut dire que le niveau des débats n'était guère à l'actualité politique et je ne sais toujours pas jusqu'à aujourd'hui si même une section syndicale fut un jour présente dans cette entreprise familiale et à l'ambiance « bon enfant » et paternaliste. Vaguer d'un côté et de l'autre et discuter avec les uns et les autres de choses et d'autres dès que possible tenait lieu de pratique tout aussi syndicale que « politique » et me fut de circonstance tout autant à Citroën qu'à Renault ‑ là s'y étant ajouter le prétexte d'aller fumer une cigarette ou boire un café. Ce qui, sur la chaîne, durant les quelques semaines à Citroën, comme contrôleur attitré du tableau de bord, n'était pas une affaire simple et consistait à devoir remonter de cinq a six voitures sur la chaîne avant de pouvoir voler un moment de repos aux cadences imposées.   Mais, ce ne fut pas à Samat, Marseille, que je lu mon premier tract syndical et celui que je dû probablement lire pour la première fois à Citroën pouvait bien provenir de la S.T.C., syndicat maison, qui maintenait fermement sa loi sur l'ambiance générale par un certain climat de délation entretenue, où la meilleure garantie était encore le mélange de nationalités. Mélange hachurant le français incertain ou fortement poivré d'accents provinciaux divers des uns et des autres de larges sourires ou de tapes amicales sur l'épaule en se croissant le long de la chaîne pour tout commentaires ‑ ce ne fut donc pas non plus à Citroën‑Javel que de grands débats syndicaux ou politiques profonds purent assouplir ou accélérer le temps de travail. Donc, s'il existe un besoin réel de dépasser le salariat et de s'abolir comme prolétariat, pour se réapproprier du temps, sa propre vie, alors ce besoin et ce savoir viennent bien de ce vécu lui‑même où, sans discussions profondes, temps et vie sont écarter d'un geste ‑ le geste auquel contraint la cadence ou la machine elle‑même.   Machine qui ne saurait rendre superflu son auxillière... pour autant que l'on ne soit pas rendu au chômage par son emploi, bien sur. Mais en 1969, à Paris, le chômage n'était pas encore une pression découplée du travail et du rendement quotidien et changer d'usine du jour au lendemain pouvait encore se faire. En fait, la seule promotion et formation sociale en continues que l'on pouvait s'accorder à soi‑même contre des conditions ou une ambiance de travail décidément trop insupportables.   La mentalité de la Direction à Renault, sur la chaîne à llIle Seguin, je ne la connaissais pas, je n'y ai jamais mis les pieds. Trop ailleurs. Trop loin. Mais à la Machineoutils, communément appeler « l'Artillerie », vaste secteur d'ateliers de machines‑outils produisant des machines outils et des automates, cette mentalité était justement orientée à la formation professionnelle : d'O.S. à O.P. (11,2,3), mais sur la base bien sur du rendement d'un barème temps d'usinage/pourcentage de paie (à 91, 97,100, 103, 106%) à effectuer, qui octroyait ainsi la possibilité de régler soi‑même la vitesse  d'éxecution de son travail et en raison évidemment de la valeur de la machine et des pièces à usiner ‑ plus du tout de cadences, mais l'oeil du chronométeur et des rapports et barème d'usinage basés sur le tictac de son chronomètre... avec une niche : le battage des horaires de prises d'équipes ‑ de vingt à quarante minutes d'un tout « loisirs » de lire plus ou moins quotidiennement les multiples tracts syndicaux et/ou politiques ramassés en achetant le sandwich le matin à la porte de l'usine, jusqu'à ce que l'équipe du jour, et donc de la maîtrise, prenne son service ou bien, en équipe du soir, après le départ de cette maîtrise, d'attendre le retour du repas pour enfin jeter un coup d'oeil dans le journal du soir fraîchement acheté. Un temps de « formation » loin d'être négligeable au quotidien. D'autant si la journée avait pu être aggrémentée de temps de commentaires ou d'autres sujets de discussion divers, notamment au changement d'équipe à 14 heures et quelques minutes pour y discuter un bout ensemble. Ou bien le soir, à 23 heures, où nettoyage de la machine, rédaction des instructions du travail en cours, accompagnée du rituel « bon courage », et visites inopinées, ne pouvaient que coïncider avec l'attente de la fin de la journée.   Mais il est vrai que Renault était Renault et pas n'importe quelle boite où de telles conditions n'étaient et ne sont toujours pas arrachées ‑ arrachées à la force de l'entêtement, de la convivialité opiniâtre du pastis des fêtes, des anniversaires et des bouts de discussions quotidiennes, ainsi que des « débrayages » réguliers et des grèves. Arrachées à la force du poignet, pourrais‑je dire, s'il n'était vrai que cela devait et doit signifier pression constante de ce débrayage justement (= Y% de perte de salaire et après un certain nombre d'heures dans le trimestre, perte de la prime), donc esprit de sacrifice vivace ‑ mais si l'on sait ce que l'on veut... ‑, quand ce ne devait pas être tout simplement la grève illimitée. Grève que je rata en 1971 pour cause de service militaire. Mais des grèves, il y en eut avant et après mon départ. De même que j'ai cependant vécu quelques débrayages qui furent de véritables randonnées à travers Paris, comme ces manifestations devant les Invalides ou de la République à la Bastille. Mais il était alors trop évident que sans de tels débrayages, sans pression il n'y a rien à attendre. Rien d'autre que l'esprit paternaliste ou carrément le syndicat maison, pour lequel l'échelle mobile (des salaires) est plutôt orientée à la descente qu'à la montée ‑ alors quant à la convivialité et la politique... ça relève d'une autre planète.   Et si le n'ai pas dit un mot de « Calder », à mon arrivé à Paris, jusqu'à présent, c'est parce que là c'était encore le vide cosmique avant toute planète. Un vide cosmique se situant même avant la « planète » Tramoni, où il n'aurait su là y officier, puisqu'on y mourrait carrément à la tâche et en silence, penché sur son ouvrage : des radiateurs électriques. Et il n'est pas innocent non plus qu'il y ait des galaxies Renault, et autres, où oeuvrent des Tramoni et consorts ‑ si leurs mains sont armées, c'est que leurs pensées étaient déjà toutes orientées, armées, au déclic des portes qu'ils gardent immuablement, comme au déclic de celle qu'ils ouvrent avec l'ordre qu'ils exécutent d'un seul geste. Mais la porte que m'a ouverte impromptument Tramoni en exécutant Pierre Overney sous l'ordre de Dreyfus, P.D.G. du Renault d'alors, pour en garder le portail à Billancourt, m'a indéniablement ouvert et fait ouvrir d'autres portes. Des portes que je ne soupçonnais même pas. Et au coin desquelles ne pouvaient m'attendre que des rencontres, nouvelles comme anciennes ou autres... Des rencontres avec le devoir et le pouvoir de décision ‑ que peut ‑on sinon décider dans une vie d'ouvrier, dans une vie de travail ? Pas grand chose, en fait. Et en ce jour de Février 1972, j'avais comme perspective devant moi encore à peu près, jusqu'à la retraite, 43 ans de pas grand chose à décider.   La nouvelle apprise de la mort d'Overney, je décidais déjà de discuter et d'essayer de comprendre ce qui venait là de se passer. Puis, le soir venu, d'aller assister après le repas à la réunion d'atelier de la C.G.T. organisa à propos de cet incident. Réunion, dont il me faut dire que je revins offusquer par le discours entendu et la faible crédibilité des éléments d'information avancés ‑ ils auraient pu trouver autre chose pour démobiliser l'assemblée.   Ma seconde décision fut d'assister le lendemain au débrayage et au metting de la C.F.D.T. ‑ où nous fûmes en tout et pour tout 7 de « l'Artillerie » , dont deux du per­çage avec moi‑même. Mais ne dit‑on pas que « la volonté soulève des montagnes » ? Quelques‑unes de mes décisions suivantes furent d'assister à ma manifestation d'enterrement de Pierre Overney, de la Place Clichy au Père Lachaise, et de me syndiquer et m'organiser à la C.F.D.T., puisque ce syndicat avait eu une attitude correcte... et à des années lumières de ce qui se ferait aujourd'hui pour une telle occasion lorsque l'on voit ses positions actuelles ‑ mais les temps étaient alors encore autres. Dès lors, me syndiquer et m'organiser à la C.F.D.T. voulu dire aussi commencer à y suivre les réunions syndicales (alors bien souvent ardues pour moi face aux prises de position et notamment celles anti‑C.G.T., car quand même dans tout cela : et l'unité syndicale ?). Mais cela voulu surtout dire commencer à participer à un petit journal d'usine d'expression spontanée ; « Prairial », en référence à un mois du printemps du calendrier de la Révolution française. Et dont nous rédigions nous mêmes les articles et les poèmes, jusqu'à l'impression, la mise en page, l'agrafage et la distribution.   S'ouvrirent ainsi des mois entiers de rencontres nouvelles d'un côté et de l'autre et passant par la découverte et la lecture aussi bien des surréalistes, que de « la révolution inconnue » de Voline, sur la russie de 1917 à 1923, ou du « Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations », de Vaneigem, jusqu'à la connaissance... du milieu libertaire, dirais‑je. Des mois intenses, avant mon départ pour l'Allemagne, pour des raisons de coeurs, au cours desquels indubitablement c'est mon quotidien lui‑même, d'équipe du matin, une semaine durant, en équipe du soir, la semaine suivante, qui changea. Des mois qui m'impliquèrent différemment dans la stratification, que l'on ne peut nier et qui existe au sein de l'usine et donc de la classe ouvrière, entre niveaux de convivialité, de discussion et d'organisation. Niveaux qui constituaient et constituent sans doute encore la pratique d'ensemble de la classe depuis lors et depuis bien avant certainement ‑ une stratification que j'aurai pu vivre certainement plus profondément, plus vivement et plus longuement sans mon départ de Renault et la saut vers une réappropriation du temps de vivre. Du temps de mes impressions et de mes sentiments qui auraient été sans cela probablement inexorablement laminés par le maintien dans mon statut d'ouvrier organisé et la prise par là de fonction syndicale un jour ‑l'expérience Citroën, comme je l'ai dit, ne m'avait‑elle pas d'ailleurs pratiquement enseignée que : l'on ne se réalise que dans la décision de s'abolir de sa condition ?!

4. Alors là, en étant expatrié, est‑ce que tu t'es compris comme  émigré, avec le regard tourné vers la France, ou comme immigré ?
Mon vécu était plutôt celui d'un « Gastarbeiter » en pérégrination trimestrielles à Paris et pris, au quotidien, durant des mois, dans le cercle infernal de devoir justifier d'une adresse pour avoir un contrat de travail et en emploi pour accéder à un bail de location et par là remplir les conditions à l'obtention d'un permis de séjour fixant logement et emploi ‑ le casse‑tête insoluble que cela constitut est difficilement saisissable si on ne l'a pas vécu soimême. Finalement, c'est un copain de travail, étudiant à ses heures, et troskyste vivant en communauté qui m'a assuré d'une adresse de complaisance à partir de laquelle tout le reste a pu s'ordonner. Mais ce fut laborieux. Ceci dit, il le fit sans grande discussion, car il y avait alors encore la barrière de la langue, du fait que je ne parlais pas un mot d'allemand ou d'anglais. A la sympathie et à la solidarité donc, qui étaient alors très fortes et m'accompagnèrent longtemps. Egalement de ce fait de la barrière des langues, mon engament politique était alors plutôt restreint à seulement manifester ‑ à l'époque, des manifestations monstres et très organisées contre la guerre au Vietnam de 20 000 à 30 000 personnes ou plus ‑ ou à participer, à être présent aux différentes mobilisations qui eurent lieu jusque vers 1975 : squatts, pour la gratuité des transports publics, pour l'avortement ou jusqu'à la mobilisation contre l'exécution de Puig Antich. Même si cette dernière fut une mobilisation plutôt intimistes et les M.I.L. découverte, alors que la R.A.F. était à nouveau silencieuse, en ces années‑là, si ce n'étaient par les grèves de la faim des prisonniers et les mobilisations à ce propos, qui m'étaient encore inconnues et extérieures. En fait, l'ambiance de la ville en cette décennie et un peu plus, de ma présence, s'est constituée de deux grandes périodes qui trouvèrent, pour l'une, son aboutissement, et, pour l'autre, son début autour des années 1975/76. La première période où les groupes organisés de la gauche extra‑parlementaire des années 67‑69 se survivaient encore dans une palette allant des M.L., Troskystes et autres variantes maoïstes jusqu'aux spontanéistes ‑spontis du R.K., avec Cohn‑Bendit, et groupés autour d'un journal, « nous voulons tout ». Tandis que la deuxième période émergea dans la dissolution du R.K., la fin des squattes et les premiers pas du mouvement anti‑nucléaire par rapport à Wyhi et la Centrale de Biblis, au sud de Francfort, et pour se stabiliser au fur et à mesure comme scène « Alternative ». Une scène qui se partagera au fil du temps et des divers épisodes régionaux, nationaux et internationaux plus ou moins antagoniquement entre une marge radicale, orientée aux expressions de lutte armée (R.A.F., « 2 Juin », R.Z., etc.), et une frange qui louchera distinctement vers l'institutionnalisation ou s'organisera ensuite concrètement au sein des « Verts », lorsqu'ils se constituèrent en Parti et absorbèrent ainsi aussi un fort potentiel de la gauche/extrême gauche marxiste. Une situation qui se prolongera jusque dans les années 1982/83 et qui aura été surtout marquée par une informalité organisationnelle supplée par les lieux et les points de rencontre (cafés, discos, etc, ... ) alternatifs ‑ l'on se connaît, plus ou moins de vu, l'on se croise et l'on débat, plus ou moins violemment, durant des années ainsi avec les niveaux de manifestation, mobilisation et de politisation correspondants : informels ou bien institutionnels quant aux différents thèmes : du nucléaire, avec la désobéissance civile et la non‑violence comme refus radical de la brutalité étatique, à la question de la lutte armée ou de l'organisation comme « Jobbers » et sur la place de la maladie dans la société et pour la reproduction du Capital et de ses rapports sociaux. Tout cela, avec comme arrière fond économique et social de la persistance des études pour certain(e)s, et, pour d'autres, comme pour moi‑même, des petits boulots d'un côté et de l'autre ; donc de la précarité déjà. C'est à dire aussi période de chômage et d'assistanat social, dont le « Hartz IV » actuel est une systématisation de ce qui avait déjà cours alors : découplage accentué de la rémunération et de l'activité; le travail non‑payé l'emportant sur le travail rémunéré. La palme des « Jobs » revenant à l'activité fortement rémunératrice (en considération du temps de travail) de chauffeur de taxi auxiliaire. Mais il était alors déjà évident que, dans l'ensemble, une telle structure sociale et économique détermine fortement autant la politisation que l'organisation et l'individualisation consciente. On ne passe pas indûment son temps à perdre sa vie à devoir la gagner.   Cependant, c'est avec la mobilisation montante de la lutte des Comités de citoyen(ne)s contre l'ouverture et la construction d'une nouvelle piste d'envol Ouest pour l'Aéroport de Francfort, visant à s'opposer au déboisement d'une grande partie de la forêt communale, en 1982, qu'une nouvelle ambiance politique et une recomposition des mouvements commença à poindre et que pour ma part, je ne perçus pourtant qu'à peine alors dans ses projectualités, ayant acquis les miennes et étant plutôt à une croisée des chemins. D'autant que pour répondre à la mobilisation contre la piste d'envol‑Ouest, la prévention et la répression policières s'élevaient à de nouveaux concepts et se généralisaient. Perceptibles notamment aussi dans l'intervention au sein des manifestations. Lesquelles n'étaient plus alors simplement accompagnées puis dissoutes petit à petit, mais directement attaquées par des équipes policières véhiculées arrivant sur les lieux impromptument et bloquant la ou les rues pour matraquer tout ce qui y était vivant et tenant sur ses pieds. Et cela, en ville même. Je ne décris donc même pas ce qu'il en était des interventions policières dans la forêt communale contre les manifestant(e)s voulant s'opposer aux déboisages. Il était dès lors évident qu'une nouvelle époque se profilait. D'autant plus si l'on considérait en outre les manifestations qui commençaient à s'organiser partout contre, entre autres, l'implantation des missiles nucléaires Cruise et Pershing en R.F.A. et en Europe de l'Ouest, ainsi que pour ceux et celles qui eurent connaissance du fameux discours de Mitterrand à cette fin au Bundestag. A cette nouvelle époque ne pouvait correspondre que de nouvelles préoccupations et c'était le cas pour moi aussi sur diverses questions, aussi sociales et économiques. Bref, de nouvelles délimitations se faisaient jour et pouvaient se résumer à ce propos que « De fait, la volonté de vivre est inséparable d'une certaine volonté d'organisation ». Et même s'il existait pour moi des pistes en ce sens à Francfort, comment et pourquoi non plus ne pas choisir justement de s'organiser pour enfin vivre ? ‑ après bien des expériences vers cela, la question étant bien sur : où se saisit et se vit la vie dans une société capitaliste et dans ses rapports d'aliénation et d'individualisation ?

5. Quelles furent tes présuppositions théoriques et historiques à la lutte armée ?
Elles sont principalement contemporaines avec les années 70, ainsi qu'européennes, en ayant été axées sur les organisations continentales comme la R.A.F., les R.Z., les B.R. ou l'IR.A., l'E.T.A. et le F.N.L.C. ou le M.I.L. à son époque, pour ce que je pu alors en connaître. Et enfin, elles furent aussi médiatiques rituelles (radios, presses) si ce ne fut l'accès que je pu avoir aux écrits et communiqués diffusés sous le manteau par les organisations en question elles‑mêmes. Le tout avec un ancrage particulier à la Résistance à l'occupation nazie, notamment en France et bien sur en Europe. A ce propos, rien de plus vibrant que « le chant des partisans », ... « ami (e) , entends‑tu... ». Alors il me faut dire que la montée du Front National en 1983 m'a précisément interpellé et concerné. Car il y avait par là indéniablement quelque chose de nouveau dans le paysage politique et pas seulement français, comme on l'a vu depuis avec le regain des nationalismes en Europe. Nouveau qu'une organisation ouvertement fasciste se paye une représentation politique et une clientèle électorale et veuille par là s'enraciner et se diffuser. Même si cela est conforme et cohérent à la démocratie bourgeoise qui vise à assurer la dictature du Capital et une participation au bal à ses agents et fractions les plus noires. En ce sens, j'ai une inclinaison anti‑fasciste et anti‑nazi particulière. Bien que ce soit vrai que ma politisation durant les années 70 se soit faite principalement autour de la révolution russe et la guerre civile en Espagne. Où il existe nombres d'exemples et de références à la guerre de Partisans, que ce fussent avec la Fédération Anarchiste Ibérique (F.A.I) ou bien le mouvement Macknoviniste. Une politisation où j'ai à peine effleurer la question de la guerre d'Algérie avec la lecture des « porteurs de valises ». Et enfin, bien sur, la guerre du Vietnam elle même et les nombreuses manifestations à son propos m'ont été autant d'occasions à de telles présuppositions.   Ce n'est qu'en prison que j'ai aborder la question des Guérillas et des luttes de libération en Amérique du Sud et en Amérique Centrale, qui m'étaient jusqu'alors inconnues et avec depuis une mention particulière et des promesses de perspective pour la théorie du Focus, du foyer insurrectionnel pour les situations politiques du futur si ce n'est contemporaines. Situations aussi européennes dans la visée de vouloir y amorcer un bouleversement d'ensemble face aux dictats planifiés de L'Union Européenne. Mais ceci dit, j'ai toujours été particulièrement méfiant dans les discussions de ces années‑là, avant la prison, sur la référence aux luttes lointaines et à ces luttes de libération très exotiques, si ce n'est trop exotiques. Il y avait et il y a ici, en Europe, assez de raisons objectives et subjectives pour prendre conscience et s'engager. Donc je suis anti‑impérialiste pour autant que cela signifie et implique d'agir d'abord contre « sa » propre bourgeoisie ici. D'une part. Mais méfiant, je le suis aussi, d'autre part, à l'égard des concepts d'autonomie du prolétariat ‑ une tautologie, à mon sens, dont je ne sais pas très bien à quoi elle vise. Car le prolétariat se médie et se réalise toujours comme classe qui s'abolie par la lutte, par ses capacités organisationnelles résolutives : Parti ou Conseils, voilà pour nous la seule alternative de nous imposer dans la lutte des classes... Alors l'autonomie ? ‑ à l'égard de qui?? Mais dans l'ensemble, c'est ce qui exprime précisément pourquoi je suis de coeur et de tête communiste.   Et enfin, j'ajouterais, comme « guérilleros » nous aurons été conduits à opérer comme des situationnistes de fait en mettant en scène des situations concrètes et leurs résolutions sans jamais avoir été pour autant des situationnistes comme tels, mais en ayant eu connaissance toutefois de leurs écrits fondamentaux, qui firent donc aussi partie de ces présuppositions, essentiellement ‑ eh oui, d'où ne part‑on pas pour se fonder !?!

6. Pourquoi t'es‑tu engagé dans Action Directe; cela aurait pu être ailleurs, non ?
Bien que d'ici, la prison, avec le système cellulaire individuel 24 heures sur 24, l'enfermement et pour ainsi dire le vécu d'une prise de corps avec l'arrestation, il me soit aujourd'hui difficile d'appréhender encore ce que sont individualisme et individualisation seule dernièrement une remomérarisation émotionnelle m'est soudain revenue, détachant l'idée d'un revécu probable après la prison ‑, si je me rappelle ce que ces termes recouvrent et ce que cela signifie comme combat conditionné contre le négatif de ces aspects et les expressions, telles que l'inconstance et l'inconséquence, dérives et louvoiements, recherche et besoin de présence autre, l'étroitesse renouvelée des couples et besoin de possession, flirts, fixation amoureuse, ennui et spleen, la souffrance et le revécu stéréotypé du quotidien, alors ce combat, je peux dire, fut moteur dans le parcours qui me fit rejoindre A.D. et la volonté, le désir et la décision par là de connaître, vivre et partager une collectivité, la tisser ‑ bref, découvrir dans la pratique ce que peut signifier s'organiser concrètement et quitter ainsi les gardes‑fous de l'individualisme. Des lendemains assurés. Une inclinaison qui ne sut être déçue en vérité. Mais j'anticipe.   Le fait est que 1982 a constitué plus ou moins un carrefour où j'aurai pu définitivement pencher pour Francfort, où je vivais déjà depuis dix ans. Surtout en considération de la lutte qui commençait à grandir contre la piste d'envol‑ouest. Comme j'aurai pu également faire un retour social et culturel vers la Corse et renouer ainsi avec les fils de mes origines. Ce à quoi m'engageaient différentes tentatives et pistes abordaient depuis 1978 et l'inclinaison vers ce retour ne me manquait pas. Mais ce fut la brochure « Pour un projet communiste » qui à cette croisée des chemins m'ouvrit la voie à un engagement vers A.D., que je ne connaissais jusqu'alors pratiquement pas. Le discours de la brochure cadrait déjà trop bien avec ce qu'avait été mon parcours depuis ma politisation en 1972 et il constituait une base de transcendance possible à condition de s'y engager. Même si cela dura encore un certain temps avant que je m'y risqua. Bref, rien ne se fit du jour au lendemain et sur un coup de tête ou un coup de coeur, bien que le propos ait été engageant. En outre, la situation internationale était telle, faite de volonté d'implantation des missiles nucléaires américains en Europe de l'Ouest, qui ouvrait la question d'un conflit militaire limité au Continent et qui était fortement ressentie en R.F.A. ; escalade militaire au Proche‑Orient avec l'intervention des troupes françaises et donc de l'Etat républicain de gauche au Liban ; ou constitué de l'après Sommet de Versailles et l'allégeance de Mitterrand à Reagan, ainsi que des velléités européennes et libérales de gauche qui commencèrent à se faire jour au tout début de l'année 83 et sans évoquer pour l'instant ici, à nouveau, la montée du F.N. , et surtout ce qui s'était développer des restructurations dans la Sidérurgie ou d'autres secteurs avec la fin des années 70 et le début des années 80. Ni évoquer ce à quoi je pouvais moi‑même m'attendre comme précarité économique et professionnelle à venir (je travaillais alors une partie de la semaine la nuit, comme chauffeur de taxi auxiliaire), bien que je pouvais assurer mes lendemains. Donc, ce furent aussi quelques unes des causes qui au fur et à mesure m'enhardir dans mon engagement vers A.D. ‑d'autant plus que le caractère à une unification des luttes en Europe de l'Ouest qui pouvait se dessiner à partir des situations objectives était alors déjà assez présent si ce ne fut en perspectives possibles et cela correspondait par trop ‑ et plaisamment ‑ à mon propre parcours individuel et politique depuis mon départ de Renault et les préoccupations qui avaient été les miennes ‑ comme l'assassinat de Valpréda‑ à cette époque‑là. Bref, tout cela fit que ce fut pour ainsi dire ma fibre sociale qui l'emporta sur mes fibres culturelles et économiques dans ma décision politique de rejoindre alors un jour Action Directe et de tisser avec ‑ d'autres fibres.

7. Sur quel bilan restes‑tu, défaite, échec ?

De tels termes, échec, défaite, ne résument‑ils pas la révolution à une compétition? ‑ en tous les cas, il me semble inappropriés pour rendre compte de la réalité.   C'est pour cela que je parierais plutôt de « défictionnement ». Une extirpion de la fiction par une (autre) fiction pour un aller direct aux cachots de l'Etat avec un retour vers la vie incertain, encore inconnu. Je dirai que la Lutte Armée est une pratique d'avant‑garde et par là de fiction vécue, de création de l'imagination, concrètement réalisée où il faut être particulièrement en phase avec le réel. Comme d'ailleurs nos arrestations par le biais d'affiche de recherche l'a prouvées. C'est ce dont les termes de défaite et d'échec ne rendent pas vraiment compte en exprimant seulement l'extériorisation qui a lieu et l'extériorité dans laquelle on se tient alors par leur emploi. D'être tombé sur le bas‑côté, pour ainsi dire, alors que la route et son trafic continuent. Or, il faudra bien un jour prendre à droite, à gauche ou traverser. Donc, défictionnement. C'est à dire, que nous avons été jusqu'à la limite de nos possibilités et nous nous sommes heurtés à ces limites, que nous avions d'ailleurs développées, aussi comme des possibilités. Comme nous étions partis, avions franchis certaines limites. Avec nos arrestations, limites dans l'analyse comme limites de l'appréhension de la réalité et de la perception de la fiction. Ainsi, au lieu de savoir tourner la page, nous n'étions déjà plus à la page, alors que nos affiches personnalisées fleurissaient sur tous les murs, réels, irréels ou virtuels. Télévisés et câblés, nous n'avions plus qu'à être zappés, comme c'était planifié.   Donc, si notre organisation du comprendre la bipolarité, la visée de l'implantation des missiles nucléaires américains, la portée de l'Acte Unique en 1986 et les perspectives de la formation de l'Europe comme elle s'exprima ensuite avec Maastricht et s'exprime depuis ; ou enfin, la centralité du Complexe Militaro‑industriel dans tout cela, comme la structuration économique que recherchaient les restructurations, les concentrations industrielles et les licenciements et quelques autres phénomènes liés à l'OTAN encore, il y a eu cependant incapacité, ou plutôt une vue unilatérale à comprendre vers quoi et pourquoi ils se produisaient dans le fond : la transition d'un modèle d'accumulation, le Fordisme, passé, outrepassé, vers l'émergence d'un nouveau modèle d'accumulation de cybernétique environnemental « Microsoft » pour la perpétuation, la globalisation et la reproduction élargie à un nouveau stade du Mode de Production Capitaliste. Transition qui n'aurait pu et du s'effectuer que par une guerre impérialiste d'ampleur.   Ainsi, si nous étions justement partis du fait de la concurrence et d'une crise de surproduction absolue des capitaux impulsant la crise globale du Mode de Production Capitaliste, notre mauvaise connaissance alors de Marx ne nous a pas laisser entrevoir que, autrement que par la guerre seulement, cette crise, coïncidant à l'accumulation et par là à une condition de la reproduction élargie, aller s'ouvrir brutalement le marché en créant une demande additionnelle de capitaux par une baisse contrainte des prix une fois les capitaux les plus improductifs éliminés par là. Et donc, avec la baisse des prix et l'accessibilité à des capitaux, avoir une base à un besoin de valorisation. Un procès qui aller se répandre au globe entier dans la seconde moitié même des années 80 et constituer donc le moteur à la globalisation que nous connaissons actuellement avec les revirements qu'elle laisse percevoir par la hausse du prix du pétrole, qui correspond à une demande additionnelle nouvelle. Et où la question est toujours avec quels soubresauts, quelle violence et quel aménagements techniques financiers la transition d'un modèle d'accumulation à un autre, d'un stade de civilisation à un autre, peut s'effectuer et s'effectuera effectivement. Et cela, en sachant que le caractère fondamental du Mode de Production Capitaliste est le découplage croissant entre travail et revenu, entre activité et salaire, entre travail non‑payé déterminant le travail payé et ce dernier ‑ voir à ce propos l'extraction de la plus‑value et à quelles fins et où resurgit donc immanquablement la question du pouvoir par là.   Donc, ce n'est que bien plus tard, en prison déjà, que cette réalité est apparue à certain(e)s d'entre nous alors qu'auparavant nous n'avions même pas les mots pour saisir et qualifier cette transition. Les mots pour saisir et qualifier cette fiction, aujourd'hui pourtant réalité en Milliards de Dollars. En outre, comme force, même faible, et organisation révolutionnaire, nous avions carrément la prétention, le culot de, tout au moins participer à, la mise en oeuvre d'un mouvement de bouleversement d'ensemble par nos actions militaires. Au point, comme je le disais, que la fiction que nous avions mis (aussi) en oeuvre nous a dépassée. Même en ce qui a concerné la chute du mur de Berlin, bien que par là, la bipolarité qui avait étouffée Mai 68 partout en Europe y a trouvée une fin et a peut être réouvert l'espace à la fiction révolutionnaire et communiste.   Les termes de défaite et d'échec rendent donc très peu compte de nos limites et de nos interrogations s'ils ne les évacuent pas concrètement au profit des évidences et autres « ron‑ron » et banalités dépassés par la fiction. Probablement une utopie nous a‑t‑elle manquée ou quittée.

8. Quelle approche te reste‑t‑il des offensives des années 80 ?

En préambule, je dirais tout d'abord qu'il peut paraître pour certains que la communication écrite de nos offensives vers le prolétariat aurait du être l'essentiel et requérir le plus nécessaire de temps, de forces et de moyens conséquents à cela, mais compris ainsi c'est une vue encore bornée par le légalisme et ses faibles capacités de médiatisation et de connexion. Cela, car communication ‑ pour autant qu'elle n'aurait pas suffit par la teneur des actions militaires elles‑mêmes et le détournement politique du spectacle de ses visées initiales quotidiennes ‑, cette communication donc, sans être inessentielle, ne peut pas être conçue et réalisée comme détachée et donc possiblement secondaire de la politique générale d'une organisation combattante et des tâches réelles à accomplir comme des forces à y consacrer dans la mesure où elle en est la médiation pratique concrète immédiate. Donc, une des solutions pour autant que nécessaire n'aurait pas pu être d'y consacrer des forces et des moyens détachés, mais bien de réfléchir à l'insuffisance qui pouvait exister dans cette médiation écrite et de la résoudre. Ce à quoi l'édition d'un journal ou d'une revue n'aurait pas suffit, en vérité. Trop de « déjà vu » en témoignent avec ce constat: la médiation de l'illégalité à la légalité ne se réalise que par des questions de légitimité partagée. Inexorablement là où les luttes et leurs combattant(e)s se rejoignent et se comprennent immanquablement ensemble. Aucun journal, aucun tract, aucun communique à lui seul ne peut résoudre cette question, il ne peut qu'y porter. Pour le reste, l'histoire elle‑même rétablira cette communication comme il en va toujours : la pratique medie, si elle ne médiatise, la théorie. Pour autant que l'on agit dans l'histoire, nous nous retrouv(er)ons ensemble.   De fait aussi, même si elle en a vocation, l'interprétation de l'histoire ne peut être l'histoire réelle, tout au plus sa réécriture. Ainsi il y a‑t‑il déjà beaucoup d'interprétations et de réflexions sur ce que nous voulions avec les offensives de 84‑85 et de 86 mais peu de perception de ce qui fut énoncé et de ce qui est l'histoire, comme peu de compréhension de ce que nous voulions et aurions voulu dans les conditions concrètes ‑ donc, de notre propre vision de l'histoire dans sa fiction et sa réalité : ce qu'elle avait à devenir d'après nous. Et à cela, la lecture des textes de l'époque, jusqu'à la déclaration du procès Besse, en Janvier 1989 (après, avec la chute du mur de Berlin, c'est une autre époque), ne semble pas y suffire, donc quelques précisions. L'offensive de 84‑85 n'était pas à son origine une offensive consciemment conçue comme « unité des révolutionnaires en Europe de l'Ouest ». Et ce, même si des prémisses objectives pouvaient le laisser espérer et par là, a permis qu'elle le devienne consciemment, publiquement, politiquement et historiquement justement dans son déroulement ‑pourtant, elle a aussi ouvert une ligne de fracture dans cette unité des révolutionnaires par la cristallisation plus tard, au fil du temps, de deux lignes, de deux foyers aux conceptions de fond quand même différentes et que seul l'avenir dénouera entre communisme de Parti ou communisme conseilliste ‑ politiquement, c'est là le noyau fondamental et les deux voies, même si elles se croisent et se croiseront, ne se rejoignent pas en devant s'ajuster à cette tâche centrale : d'une transition d'un gouvernement des hommes par des hommes à une organisation des choses par ces hommes. Organisés pour quelle libération comment ? ‑ En Parti ou en Conseils ? Une question, quelque chose de fondamental et qui ne tend pas vers le même résultat, nous le savons avec les 70 ans d'expériences en U.R.S.S.   La deuxième offensive, celle de 1986, porte en soi déjà cette distinction, même si c'est encore inconsciemment. Elle la porte par ses prémisses, par sa préparation, par ses manques, par son déroulement, ses visées et ses réalisations, comme par sa conclusion et ses limites, donc sa pratique - dont la question est : qu'est‑ce qui en fut le noyau politique, le message indélébile ? Les arrestations ou la définition, le tracé d'une nouvelle offensive ? ‑ là est donc aussi la question. Mais on peut d'ores et déjà dire ‑ même à rebours ‑, que sa conception et sa pratique relevaient et tendaient à susciter grâce aux actions militaires de faibles forces révolutionnaires ‑ comme cela s'est révélée avec les arrestations ‑ un mouvement de bouleversement d'ensemble.   Les bouleversements auxquels l'on pouvait s'attendre et que toute l'époque depuis 68 appelait à attendre. Pour l'impérialisme par la guerre continentalisée si nécessaire et s'ils ne seraient intervenus. Par là, ces bouleversement ont bien eu lieu. Mais le fait à savoir était, est‑ce que des forces révolutionnaires, aussi et à cause de leurs faiblesses, devaient et pouvaient être à l'appel de l'histoire et y participer ? C'était bien là la question et cela le restera.   La substance pourtant, au‑delà des interprétations, fut et reste de cette seconde offensive que nous pouvions et devions, même avec des faibles forces, attaquer et commencer à désarticuler les forces de l'impérialisme dans les bouleversements mondiaux en cours. Nous le pouvions et le devions aussi pour l'avenir. Une question qui a repris toute son actualité et a projetée avec la fin de la bipolarité la question par là de la décision et de la pratique entre communisme de Parti et communisme de Conseils pour les tâches à accomplir, à remplir.   Donc, non plus et pas seulement la question du « que faire » et du « pourquoi faire», mais bien du « comment faire » !   Ainsi, dans l'ensemble les offensives visaient à susciter, plus qu'une simple identification au mot d'ordre d'unité des révolutionnaires en Europe de l'Ouest et sa seule répétition, bien un réflexe d'identité à ses propres concepts, valeurs, utopies, etc... Pour nous par là, déjà la politique et la pratique de Front : Agir à partir de soi‑même, de ses propres forces et potentialités ‑ le revers du réflexe d'identité étant bien sur le danger d'éparpillement et de repli sur soi.

9. Un des éléments nouveaux depuis 1986 est cependant le terrorisme islamiste ‑ as‑tu quelque chose à dire à ce propos ?
A son époque, le Commando Pierre Overney dénonçait déjà les attentats‑massacres, leurs auteurs et leurs visées et depuis, pour sa part, Jean Marc a écrit quelque part, il y a quelques années, combien, comment et pourquoi tout ce qui vient de ce coin‑là est estampillé de marque « Made in USA » : « les chiens de garde acculés mordent forcément leurs maîtres ».   De fait, ils sont le prétexte à l'entrée de plein pieds des sociétés occidentales dans le quotidien de l'âge de l'atome et ils le savent d'expérience ‑ mais l'atome n'est‑il pas aussi une invention de Dieu? J'ajouterai encore à cela que leur politique, comme leur violence rituelle contre les femmes, relève d'un seul et même terrorisme patriarcal qui agit du plus fort au plus faible, contre le plus vulnérable ‑ précisément l'inverse de notre conception qui est d'agir du plus vulnérable, du plus faible au plus fort et contre l'exploitation et l'oppression que ce plus fort diffuse. Nos routes ne peuvent donc, ni se croiser, ni se rencontrer ‑ si ce n'est qu'elles doivent se combattre.

10. Comment avez‑vous vécu la désintégration du bloc communiste ?
L'histoire bafouée et étouffée à l'Est comme à l'Ouest en 68 a pris en une génération une première revanche, espérons que d'autres suivront, notamment ici. En attendant, je ne peux pas ne pas considérer que cela a constituer un bol d'air pur.   Cependant, il y a un mystère qui demeure pour moi dans la métamorphose de l'économie marchande soviétique en une économie marchande capitaliste, à savoir: pourquoi l'équipe Gorbatchev a du introduire en 1988 plus de marché dans l'économie marchande soviétique avec l'autorisation à la formation de capitaux privés et surtout la formation de coopératives également privées, présupposés aux Joint‑ventures ? Ensuite, tout le reste, comme les privatisations oligarques Eltsienne, n'a été qu'un résultat de l'effet domino ainsi enclenché. Est‑ce que cela a été du, pour se remettre dans le contexte de la décennie, à la pression de la alors récente implantation des missiles nucléaires américains en Europe de l'Ouest ? Ou cela fut‑il dû à Tchernobyl, comme prémisse palpable d'un conflit nucléarisé ? Ou bien aussi au programme I.D.S. de « guerre des étoiles » visant à sanctuariser le territoire américain et les années Reagan comme le saut technologique se dessinant par celui‑ci ? Ou alors à des nécessités intérieures comme le démantèlement du Complexe Militaro‑Industriel soviétique ? En tout les cas, pour une raison ou une autre, la volonté de cette équipe et sa recherche d'une insertion au marché mondial ‑ aussi à travers les pourparlers de démantèlement nucléaire unilatéral ‑ ne pouvait que marquer l'abandon de la construction nationale du socialisme dans un seul pays et révéler par là la faillite d'une gestion politique bureaucratique nationale du socialisme étatique et réel. Pourquoi et comment la transition d'un gouvernement des hommes à une organisation des choses par ces hommes, donc par les Soviets, n'a pu être effectuée, c'est là toute la question de fond. Cette transition manquante, l'extinction de l'Etat ajourné, la restauration qui s'est faite n'a pu être que la restauration d'un Etat capitaliste qui nourrit la globalisation et la mondialisation néo‑libérale actuelle. 70 ans de socialisme réel auront quand même démontré qu'une autre approche sociale et économique d'un marché circonscrit est possible que celle qui mise sur la propriété privée des moyens de production pour vivifier un marché et en libérer les hommes et les femmes. Mais ces 70 ans auront aussi surtout démontré que la question de fond dans la gestion politique et sociale d'une économie n'est pas celle de la suprématie obligée et de la nécessité d'un Parti unique pour cela, mais bien la question de l'interdiction ou de la permissivité d'une propriété privée des moyens de production inscrite dans le marbre de la Constitution politique ‑ celle‑ci permisse et réintroduite ouvre les battants du monde à tous les néo‑libéralisme et oligarchies possibles, ici et partout ; les travailleurs et les travailleuses restants sevrés de toutes les valeurs qu'ils et qu'elles créent.

11. Comment expliquerais‑tu à un jeune qui n'était presque pas né à l'époque à laquelle tu as milité les raisons qui vous ont poussé à choisir la Lutte Armée ?

D'abord, pour l'essentiel, en rappelant cette phrase de Jean Paul SARTRE, comme quoi: « la violence révolutionnaire est immédiatement morale car les travailleurs deviennent les sujets de leur histoire » ‑ c'est ce qu'il s'agit justement d'organiser, de préparer et de développer en y étant précisément déjà soi‑même sujet de ce procès collectif et historique où, avec de faibles forces, est initié et mis en route un mouvement de bouleversement révolutionnaire d'ensemble par des actions militaires précises et minutieusement réfléchies dans leur moralité. C'est à dire ensuite plus particulièrement en intervenant donc dans un contexte politique conjoncturel déterminé pour sa maturation et sa transformation ; que le mouvement d'ensemble prenne son propre envol. Comme cela a pu être le cas par exemple avec le contexte du début des années 80 marqué par l'implantation des missiles nucléaires américains en Europe de l'Ouest et la constitution par là de cette Europe en un bloc homogène, qui a donné naissance à l'actuelle Union Européenne dans la confrontation contre le bloc socialiste des pays de l'Est et son renversement depuis lors sous la pression de la vague néo‑libérale. Une vague qui pris alors son essort et, pour souligner la dialectique même de ce mouvement d'ensemble, qu'à l'époque, dans l'immédiat, nous ne savions alors qualifier politiquement pour ce qu'elle était : une vague néo‑libérale qui mène encore la globalisation et la mondialisation que nous vivons actuellement. Ceci précisément pour dire que l'on ne peut pas craindre d'être dépassé par sa propre action politique et les amples conséquences qu'elle initie, mais bien la comprendre comme constitutive du nouveau terrain sur lequel s'insère cette dialectique. Une dialectique qui fait que des fractions toujours plus larges de travailleurs et de travailleuses deviennent moralement sujet de la violence révolutionnaire qui guide leurs pas, leur action. Que celle‑ci soit illégale ou, dans un premier temps, légale, comme dans des mobilisations contre les lois sur les retraites par exemple, ou autres, l'essentiel étant qu'elle soit morale pour eux et qu'ils y soient sujets dans ces formes d'application.   C'est en ceci que la dialectique de la violence révolutionnaire est en fin de compte : intégration et identification à un autre système. Un système possible où en lieu et place de l'exploitation et de l'oppression s'impose solidarité et fraternité d'hommes et de femmes se vivants sujets de leurs gestes, de leurs réflexions et de leurs paroles.

12. Après 17 ans d'incarcération, comment vois‑tu l'avenir au niveau politique et social tant en France qu'en Europe, voire dans le monde ?

Spontanément, mon souhait irait à la constitution, l'organisation d'une Gauche Conseilliste qui ne reculerait ni devant le cadre national, ni devant le cadre Européen dans sa conception internationaliste de la révolution et dont la praxis ‑qui se résume à une question de structuration ‑ s'orienterait à la propagande et à l'établissement d'un Programme qui inscrirait en tête de liste : l'interdiction de la propriété privée des moyens de production dans une Constitution politique socialiste et donc dans une telle société ; s'attaquant par là déjà à la base de masse capitaliste que sont les Petites et Moyennes Entreprises. Base de masse du fascisme, du racisme et du sexisme ordinaire, banal, quotidien et convivial et pour laquelle les travailleurs et les travailleuses ne sont jamais que des Smicard(e)s et des R.M.A.istes à plier et à casser; base de masse qui constitue le levain du Capitalisme Monopoliste des Multinationales et de l'Etat réactionnaire et autoritaire à leur service. Etat pour lequel toute mesure d'oppression et d'exploitation, même anti‑monopolistes, est toujours bonne quand il lui s'agit de rassembler et de se lever sur ce terreau pour, au delà des messes électorales, s'imposer dans la vie économique et sociale de la nation sur les masses travailleuses. Base de masse capitaliste pour laquelle même le P.C.F. a reculé dans ses stratégies anti‑monopolistes livrant par là, à la hargne du petit patronat, le prolétariat au couperet de l'exploitation au rabais et du travailler toujours plus et plus longtemps sacralisés où seul le chômage fait contre‑effet électoraliste.   Il va sans dire qu'organiser la propagande doit viser aux mots d'ordres et aux slogans percutants fruits de l'expérience et de l'échange des luttes se rassemblant et se conscientisant par là et qu'établir un programme ne peut se résoudre et se suffire à lister un certain nombre de points et de nécessités. Un programme ne peut être que l'expression structurée des luttes se renforçant par sa diffusion et sa connaissance, son appropriation et son applicabilité.   Ainsi, ce qui distinguerait une Gauche Conseilliste, ce ne serait pas tant la question du cadre national ou celle d'une conception internationaliste et de la nécessité de l'autonomie du prolétariat ou la question de la Lutte Armée, mais bien la question de l'extinction de l'Etat par le refus radical de la propriété privée des moyens de production et des classes aliénées à cette perpétuité de l'exploitation de l'homme par l'homme, de la femme par l'homme: condition à l'oppression ambiante.

13. Crois‑tu au renouveau de la gauche ?
Si nous considérons le mouvement d'ensemble depuis 68, ici, en France, il n'y a plus une droite et une gauche, mais bien des droites et des gauches et nous sommes encore dans une situation de clarification idéologique des bouleversements révolutionnaires apparus depuis comme de positionnements dans ce mouvement ; avec depuis lors un cadre Européen en sus. La question ne porte donc pas sur la nécessité d'un renouveau de la gauche et d'une hégémonie politique, d'ailleurs tendanciellement fausse et relevant d'une époque révolue de Parti unique. Ce dont il s'agit dans l'essentiel, c'est de la question de fond d'une permissivité ou d'une interdiction du principe de propriété privée des moyens de production. Principe qui sépare, isole et exproprie les prolétaires des valeurs qu'ils créent.   Dans cette confrontation ; il revient donc au contraire à une Gauche Conseilliste de se différencier et de se distinguer autant de la gauche sociale libérale protagoniste d'une économie sociale de marché que de la gauche communi
ste et républicaine anti‑monopoliste ou encore de la gauche trotskiste, muette sur la question de l'extinction de l'Etat et de la propriété privée en y substituant une propriété publique et la notion de territoire national livrés à la gestion de son encadrement militant. Il revient de nous en différencier, car toutes ces gauches étatiques conservent leurs fonctions et positions de direction et de gestion à un patronat et notamment à un petit patronat extrêmement exploiteur, dont la couleur électorale nous importe peu ‑ pour nous, ces classes dirigeantes appartiennent aux poubelles de l'histoire.   Ce qui distingue une Gauche Conseilliste ce n'est pas qu'elle soit anti‑étatique, car dans son principe une République populaire des Conseils comprend encore des structures étatiques par rapport à la question militaire notamment, mais bien en ce qu'elle fixe comme but à son programme une démarche de transition immédiate d'un gouvernement des hommes à une organisation des choses par ces hommes, donc par les Conseils, qu'ils organisent horizontalement et en réseaux avec une rotation des tâches et par révocabilité des délégués, pour cette transition. C'est à dire donc, la détermination et l'organisation consciente par chacun et chacune d'un superflu à leurs vies et à la société pour la reproduire et l'étendre avec l'appropriation des moyens de production comme biens collectifs. Ceci, car le socialisme est bien cette action politique de chacun et de chacune à réaliser un superflu comme coïncidence de la liberté et du communisme et de la fin du salariat. Une transition praticable dès maintenant, comme nous avons pu pour notre part l'expérimenter dans la Guérilla ou bien par les grèves de la faim où est direction le but que nous nous fixons et où le collectif est généré par la détermination individuelle, comme dans toute grève. Et comme tout prolétaire peut lui/elle aussi le/la pratique. La grève étant en cela l'arme collective et historique essentielle du prolétariat pour cette transition d'un gouvernement des hommes à une organisation des choses. Ce saut dans un autre monde possible. Possible, parce que ce monde‑ci déjà nous appartiens en vérité comme le vérifie toute lutte. Comme il nous appartiens de le modeler, de le créer à notre pratique...

14. Enfin, pour terminer et si la question est permise, comme est la vie en clandestinité ?
On n'est plus foule ponctuellement, par manifestation interposée, mais constamment, quotidiennement. On est manifestation à soi tout seul. Ce n'est pas parce que l'on est enfin armé. Ou bien par l'attention que vous porte votre environnement et que vous lui rendez, mais par la conscience de la transcendance que vous portez et représentez, que vous constituez : tout acte et tout moment peut se générer en manifestation, foule et attroupement. Par là vous êtes fiction et vécu de la foule, Foule et manifestation vous mêmes et peut être aussi dans les lieux les plus isolés. Alors quant à être seul, isolé, esseulé, acculé, se sont des fantasmes de la guerre psychologique courante qui vise à dissoudre la foule et tout sentiment de cet ordre. Ce qui ne veut pas dire que vous ne soyez pas seul évidemment ; ramené à vous mêmes et agissant à partir de vous mêmes. Bien au contraire. Car ce n'est peut être jamais qu'en foule que vous êtes intrinsèquement vous mêmes. Alors que dire de situations à plusieurs et lors des rendez‑vous ? ‑ une impression, un vécu qui y est bien sûr tempéré, pris comme vous l'êtes par le moment, le lieu, la rencontre et la discussion. Mais la question était bien : comment vit‑on la clandestinité ; donc, comme une manifestation et par là un moment de grève, en foule, avec soi‑même, avec tout ce que l'on à faire dans une manifestation et avec les autres qui en sont partie prenante, composante. Manifestation de vie.   Il n'y a d'ailleurs jamais que mille choses à faire dans la vie comme dans une manifestation. Et si l'on sait d'expérience, par la pratique où le petit matin commence, l'on ne sait pas trop quand et où le soir finira. Que fait‑on d'ailleurs dans une manifestation, dans une grève, si ce n'est s'organiser et organiser son présent, son futur, de fiction en vécu. Et la clandestinité est en vérité de bout en bout une grève à laquelle on s'est élevé en s'extirpant, en s'excluant du principe dominant du gouvernement des hommes pour les hommes par son propre refus pour tout ce qu'il a d'abject et d'arbitraire et d'oppression et pour transiter vers la liberté et la solidarité dans l'organisation des choses à faire, à régler par les hommes et les femmes en collectif ; ceci pour l'application et le vécu de ce vieux principe d'émancipation du communiste dans le dépassement de l'Etat et de son principe hédoniste de domination et de soumission des individu(e)s. Quiconque a déjà manifester et fait grève sait les milles idées et la créativité de formes d'actions et d'interventions, connaît le contenu des réflexions et des discussions profondes, les analyses fines comme les imprécisions et les raccourcis que ces moments de fête permettent. De même qu'il a vécu les états d'esprit et de consciences, en général plutôt froids mais aussi prêts à s'enflammer, générés par la fête et la manifestation. Je n'y reviendrai donc pas pour décrire ce qui est prédestinant dans le passage de la manifestation à l'action pesamment soupesée et à sa communication ‑ mille détails techniques qui projettent alors le quotidien histoire. Et par là libère l'histoire de l'individualisme. Individualisme savamment entretenue par l'atomisation voulue et vécue par le vécu de l'oppression de classe. Alors pas une action qui ne soit prouesse et miracle de technicité. Technicité à vouloir et oser se parler. Communiquer pour entreprendre. C'est ce qui probablement dépasse et réalise le caractère de la manifestation et de la grève seul. Fait de la grève elle‑même une action et un moment d'occupation. Occupation de terrain repris et libéré du pouvoir dominant et de son principe de fin justifiant les moyens. Et cela, par des moyens qui expriment bien leurs fins aussi. A propos desquels on ne peut guère se tromper en lisant l'acharnement régulier des titres de la presse quotidienne et en voyant à quoi, à quelles fins vise la médiatisation : ne pas permettre que l'on chante et que l'on danse sur les ruines du pouvoir d'Etat déchus. Et projetant par là, l'hallali partagée et ciblée de l'arrestation ou de la bavure « inopinée » et toujours présentes comme mémoires et réalités de la clandestinité. Avec bien sûr ces instants de « Flip » où l'état d'esprit prédominant est occupé par l'extériorisation et l'oubli auxquels l'on se prête et cette paranoïa d'être extirpé de la manifestation et de sa propre vie à y défiler en compagnie momentanée ou impromptue d'étrangers : ces familiers de la délation et autres fonctionnaires patentés ou/et chasseurs de primes ; mais ils ne sont ni plus ni moins présents que le sont tous les curieux et les policiers qui accompagnent toute manifestation et grève sans pouvoir vraiment la réprimer ou l'empêcher ‑ même si en clandestinité une fois, peut être une fois de trop et y suffire.   Quant à l'arrestation proprement dites alors, tout le monde connaît une fin de grève ou ce moment de dissolution d'une manifestation et l'ambiance de fête écourtée qui flotte dans l'air réoccupé. Réoccupé par les forces de l'ordre accoutré de pieds en capes des ornements du pouvoir en place et où, décidément, la vie n'est plus si belle.   

Georges Cipriani Prisonnier Politique d'Action Directe

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