Joëlle Aubron, interview dans EcoRev (2004) La violence enterre-t-elle l'avenir ?

Publié le par Camarades

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La révolte en soi ne suffit pas, mais si un révolutionnaire n’est plus révolté, il devient un fonctionnaire et représente un danger pour sa propre cause. Il renonce à se poser des questions dérangeantes. Or pour avancer, il est bon de remettre les choses en cause.

Attentats contre les structures de l'OTAN, le FMI et la Banque mondiale, les banques, les magasins de luxes et les usines d'armement, assassinats de René Audran et de Georges Besse, autant d’actions qui ont ponctué le parcours communiste révolutionnaire des militants d’Action Directe. Leur condamnation à deux reprises à la réclusion à perpétuité s’est traduite par plusieurs années de placement à l’isolement total. Quatre d’entre eux sont aujourd’hui encore emprisonnés (Jean-Marc Rouillan, Nathalie Menigon et Georges Cipriani depuis 1987 ; Régis Schleicher, depuis 1984 pour complicité lors de fusillades avec des policiers). Joëlle Aubron, 45 ans, a obtenu quant à elle une suspension de peine (loi Kouchner) en juin 2004 en raison d’une pathologie cancéreuse. Son intention de passer à la lutte armée avait mûri à l’époque lors d’une première incarcération (1982), elle dit aujourd’hui porter la responsabilité de ces actes qu’elle ne regrette en rien politiquement [note 1]. Ne justifiant pas humainement la mort délibérée d’un être humain, elle regarde ces actes dans leur contexte politique et historique. Dans cet entretien, elle revient sur son militantisme et sur la retombée de l’élan révolutionnaire.
 
Comment devient-on militante révolutionnaire ?
 
C’est comme la vie, c’est un mélange de choses vécues, de rencontres et aussi d’un contexte général dans lequel tout cela se fait. Il y a forcément des moments dont on se souvient, mais il n’est pas possible de dire "C’est à ce moment précis que je deviens militante révolutionnaire". Miguel Benasayag écrit dans son livre Parcours de vie [note 2] que le moment du choix au bord du précipice n’existe pas, même pour un militantisme aussi engageant que celui de la guérilla. Dans mon vécu, il y a des choses que j’ai considérées au départ comme étant "injustes" et puis à mesure des rencontres, ce sentiment d’injustice s’est traduit en des termes plus politiques. Et à un moment donné, le choix de prendre les armes est devenu la solution la plus cohérente avec ce que je ressentais.
Pour être plus concrète, je suis issue d’une bonne famille et j’ai le souvenir d’avoir considéré dès l’enfance que cette chance était une injustice. Mes parents m’ont mise à l’école publique dans un quartier populaire de Paris et j’ai constaté que j’étais née du bon côté de la barrière, mais que ce n’était pas le cas de tout le monde autour de moi. Je ne comprenais pas pourquoi j’avais cette espèce de privilège de naissance. Et ensuite, tout s’est enchaîné. Il y a au départ une réflexion d’enfant "c’est pas normal, il y a quelque chose qui ne va pas" et puis au fur et à mesure des rencontres, il y a des opportunités, on évolue et puis on fait son choix entre le camp des exploités et celui des exploiteurs [rire]. Une fois qu’on a pratiqué pendant quelques années les modes d’agitation et de propagande légaux, on se dit que dans la situation telle qu’elle est, il faudrait une organisation de guérilla.
 
Tu dis des révolutionnaires qui reportent toujours la révolution au lendemain et le recours aux armes à plus tard, que sont des fonctionnaires de la révolution…
 
Oui, cette posture est classique dans le mouvement révolutionnaire. Pendant la révolution en Russie en 1905, il y a eu des marxistes pour la condamner, notamment Plekhanov qui avait pourtant introduit le marxisme en Russie. Lénine a alors repris l’expression de Marx "ceux qui sont montés à l’assaut du ciel" [note 3] en critiquant ceux qui répètent inlassablement "ah ben non, ce n’était pas le moment" [rire], alors même que la révolution est là  1905, c’est l’émergence des Soviets  "Ah bon, pardon, on va recommencer, on retourne dans les coulisses…" [rire]. Il y a sans doute des fois où on peut dire que ce n’est pas le moment, mais pas de manière générique, pas en attendant le Grand Soir. Notre expérience d’Action Directe – mais pas seulement la nôtre – est liée à cette idée de praxis. Il est infécond de guetter le Grand Soir, quand ton terrain est celui du changement de société  ce n’est pas un but ultime et lointain. Pour notre génération mais aussi pour celle d’avant qui avait rompu avec la sclérose du gauchisme, il y avait l’exigence de tenter un "ici et maintenant" différent et porteur d’avenir contre "tous les rapports qui avilissent, rendent misérables et détruisent les êtres humains" [note 4], aussi bien pour les rapports hommes/femmes que pour ceux du pouvoir.
Simultanément à ça, il s’agissait de se confronter à l’usage de la violence dans le cadre de l’affrontement de classes. La divergence fondamentale d’intérêts entre exploités et exploiteurs ne se résoudra pas gentiment.
 
Tu penses donc que le passage d’une société capitaliste à une société communiste passe forcément à un moment ou à un autre par les armes ? Il n’y a pas de transition non-violente possible ?
 
Si on croit que les intérêts capitalistes vont dire un jour "c’est bon, vous avez la majorité, on s’en va", alors on se raconte des histoires. Notre génération est celle de l’élection d’Allende au Chili. Allende avait été élu démocratiquement, dans un processus conforme à l’intitulé bourgeois de la démocratie. Il était social-démocrate, mais porté par un mouvement "révolutionnaire en activité" qui était accompagné de multiples pratiques où la domination préexistante était remise en cause... C’est la prise en charge autonome dans les usines, ce sont les exploités et les opprimés qui se prennent en main et s’organisent pour retrouver un pouvoir sur leur vie dans leur quartier. En face, la bourgeoisie chilienne, puissamment aidée par la CIA a commis des actes de sabotage répétés contre lui. Après deux ou trois attentats, cette coalition a abouti au coup d’Etat de 1973. Penser à une transition "soft" est irresponsable, c’en est un exemple. C’est une guerre de classe.
 
Est-ce que toutes les formes de violence sont équivalentes face à la violence légitime de l’Etat ? Y a-t-il des hiérarchies dans la violence, par exemple entre la lutte armée et la violence des manifestations sidérurgistes de 1979 qui avaient mis Paris à sac ?
 
Plutôt que de hiérarchies, je parle de niveaux de violence. Après la projection du film de Pierre Carles [note 5], quelqu’un dans le public est intervenu pour dire que le film ne donne pas la parole aux victimes d’Action Directe. Miguel Benasayag a répondu qu’il y a tous les jours des victimes du capitalisme et de l’impérialisme  celles des bombardements sur des régions entières, celles des victimes de la faim, celles qui n’ont pas accès aux traitements médicaux, etc. Ce sang-là coule aussi. Et je ne vois pas ce que cette violence a de légitime.
 
L’usage de la lutte armée n’a-t-il pas desservi les mouvements sociaux, joué contre eux ?
 
Non, je n’en suis pas du tout convaincue. Pour moi, la lutte armée est une "contre-violence". Qu’il s’agisse d’une manif de sidérurgiste ou de l’exécution d’un patron, c’est égal. La violence originelle est dans le système. Pas seulement dans l’Etat, mais dans le rapport capital/travail qui est un rapport extrêmement violent. A mes yeux, ce n’est pas du tout un hasard si, à mesure que la violence intégrée au système devient une sorte de normalité, une chose admise, la contre-violence devient, elle, un phénomène honnis, montré du doigt. Selon moi, c’est lié. D’ailleurs c’est un classique de la pensée politique que de constater cette violence intégrée au système et donc d’admettre qu’il y a en conséquence des "victimes" de cette violence. Traiter les gens de "victimes", c’est leur ôter leur capacité à être sujet. Alors que la question de la violence et de la contre-violence est liée à la récupération d’une certaine autonomie collective, la possibilité pour les personnes de redevenir des sujets – organisation armée ou une manifestation, peu importe, l’important c’est la dimension d’agir collectif pour contrer les rapports d’exploitation et d‘oppression.
Pour ceux et celles qui ont été actifs à ce moment-là de l’élan révolutionnaire, la légitimité du monopole étatique de la violence n’avait rien d’une évidence. Son articulation avec le régime capitaliste posait la question d’un usage de la violence révolutionnaire. Après, il y avait la question du dosage, de la manière de faire, voire de l’opportunité, mais il n’y avait pas de superposition entre légalité et légitimité.
Dans la foulée de notre défaite, celle d’Action Directe – et pas seulement la nôtre car c’est un phénomène beaucoup plus vaste malheureusement – la violence du système a été démultipliée. La brutalité du système est devenue une norme intégrée et la violence sociale qui en découle est mise en spectacle comme un phénomène étranger, extérieur. Un exemple, celui des jeunes de banlieue qui oscillent entre la désignation de victimes et celle de sauvageons, même si leur action n’est pas celle d’un projet politique de transformation. En 2001, lors des événements de Gênes, j’ai vu à la télévision un militant altermondialiste, bien propre sur lui, qui disait "la violence enterre l’avenir" à propos des Black Block. Mais de quelle violence parle-t-il ?
 
Dans les années 70, la violence a été théorisée par beaucoup de militants et certains ont refusé d’entrer dans la lutte armée. Une partie du mouvement autonome préférait organiser les sidérurgistes, par exemple… Un peu comme en Italie où il n’y avait pas un groupe qui émergeait du mouvement, mais le mouvement lui-même qui était entré dans la lutte armée. Est-ce que tu ne penses pas qu’il y a une différence en terme d’efficacité politique entre organiser un mouvement dans son ensemble et un petit groupe se dégageant du tout pour entrer dans une violence armée ?
 
Pour moi, c’est complémentaire. En toute sincérité, ce n’est pas facile d’assumer la violence. Je pense qu’il faut un mélange de détermination personnelle – non que tu aimes la violence, mais parce beaucoup d’éléments te poussent à dire "peut-être que là je peux faire quelque chose d’utile" – et de contexte. Je pense que les organisations spécialisées dans la lutte armée n’auraient pas pu mener leur action s’il n’y avait pas eu un mouvement général. De la même manière que le mouvement général a aussi montré ses limites. Action Directe était une organisation d’avant-garde et je dis bien "une", pas "L’Avant-Garde". Nous étions dans un tout, nous n’étions pas l’organisation qui allait guider les masses vers la révolution. Action Directe n’était pas l’élite éclairée.
 
Est-ce qu’une violence personnalisée ne légitime pas la violence de l’Etat tout la renforçant ?
 
Je ne suis pas d’accord avec toi. On a été arrêtés en 1987 et il n’y a plus eu d’organisations de notre type sur le territoire français après, pourtant les outils de la répression ne se sont pas émoussés… Ce n’est pas moi qui fais la démonstration, c’est l’Etat lui-même qui la fait  il n’y a pas eu d’organisations de lutte armée pendant vingt ans, le niveau de la répression a-t-il décru ?
 
Ne penses tu pas que l’action de Gandhi a été bien plus efficace contre l’impérialisme britannique que des expériences plus récentes de violence "terroriste"
 
Pratiquer le terrorisme, c’est faire de personnes ou de masses entières des pions à utiliser en fonction d’intérêts entre puissants. Je ne nous désigne certainement pas comme terroristes, ni les camarades italiens, allemands ou états-uniens… Et je reste très prudente face à l’usage de ce terme. Humainement, on ne peut jamais justifier la mort délibérée d’un être humain, mais on peut essayer de comprendre la situation qui amène de telles actions dans un conflit.
Quant à Gandhi, il a obtenu la libération par rapport à la Grande Bretagne dans le cadre particulier de la grande restructuration post-coloniale. On ne peut pas séparer l’efficacité de sa stratégie de ce contexte. Je me méfie des comparaison ahistoriques. De mon point de vue, il s’agit d’avoir le sens de la complémentarité des luttes et des formes de lutte.
 
Dans certains textes d’Action Directe et à d’autres occasions, tu as dit que votre action n’était pas un acte isolé, qu’elle se situait dans le prolongement de la lutte des classes, des mouvements anti-coloniaux, de mai 68, de l’agitation des années 70, du mouvement anti-nucléaire, etc.
 
Oui et c’est un grand élan qui est retombé. Même si Action Directe a ciblé davantage le Capital ou l’impérialisme, cela rejoint les revendications d’autres mouvements. Par exemple, celles du mouvement anti-nucléaire. La fonction du nucléaire est militaire et amène la centralisation de la production d’électricité qui casse les autonomies. A l’inverse les alternatives énergétiques permettent des systèmes d’auto-organisation. Le nucléaire est donc synonyme de haut niveau de sécurité, de centralisation, etc. La continuité des mouvements est là. Il est certain que le Capital trouve son intérêt dans le nucléaire, beaucoup plus que dans les alternatives énergétiques qui laissent de la marge aux personnes pour qu’elles s’organisent.
Mais il y a eu un moment où tout s’est effondré  les luttes anti-nucléaires, les luttes contre les agences d’intérim, les luttes du mouvement autonome en général et même la lutte des sidérurgistes. Cela correspond aussi à l’arrivée de la gauche au pouvoir, à l’espoir mis dans la social-démocratie qui n’a jamais fait que tenir son rôle historique  faire passer ce que la droite n’aurait pas pu faire passer. Ces luttes-là ont donc perdu de leur force, et ce n’était pas de notre fait. La social-démocratie qui était arrivée au pouvoir avec Allende au Chili était une social-démocratie qui acceptait de se mettre en danger en tant qu’institution de pouvoir, ce qui n’a jamais été le cas du Parti Socialiste de Mitterrand.
 
A partir de 1982/1983, tu crois qu’il n’y a plus que des défaites pour votre mouvement, qu’il y a assez peu de victoires ? Je sens un certain pessimisme…
 
Je ne me sens pas du tout pessimiste, je ne le dirais pas en ces termes-là. A partir de la deuxième moitié des années 80, on était vraiment dans un sentiment d’urgence, avec cette idée que l’élan était en train de retomber. Cela allait mal, on le savait, mais on pensait avoir encore une chance de redynamiser cet élan, en créant justement des moments de contre-pouvoir, notamment avec l’usage d’une contre-violence révolutionnaire  à la fois pour indiquer le rôle de l’Etat français dans les guerres contre les peuples de la périphérie, et pour changer le rapport de force par rapport aux patrons.
Vers 1993, j’ai entendu à la radio un ancien de la Gauche Prolétarienne qui était resté établi, contrairement à tous ceux qui sont devenus des ronds de cuir dans les ministères, lui était resté docker. Il était au Havre, à 5 heures, le lendemain de l’action du commando Pierre Overney [note 6]. Il disait "ce matin-là, sur le port, il y avait quelque chose", pour les ouvriers qui étaient là, ça signifiait "pour une fois, ce n’est pas nous qui en prenons plein la gueule". Et dans certaines usines en lutte, l’action de ce commando a contribué à créer un meilleur rapport de force.
 
Mais nous n’avons pas réussi à relancer l’élan et notre hypothèse de pouvoir le relancer a échoué. Il n’y a pas eu de "victoires" qui auraient permis d’avancer ces vingt dernières années. Mais je ne suis pas pessimiste. Je n’ai pas été surprise du vide après nous. On avait l’impression de défendre la barricade en ayant conscience que la barricade était de plus en plus creusée. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’à ce moment-là, il n’était pas possible d’agir. Aujourd’hui, on constate effectivement que c’était un échec. J’ai lu un entretien assez récent d’un camarade allemand qui a fait partie du mouvement du 2 juin [note 8] et qui a rejoint la Rote Armee Fraktion  Armée Rouge]  il disait qu’il ne faut pas regarder l’histoire du mouvement révolutionnaire avec le regard du présent, parce que c’est déposséder les successeurs. Et il y en aura des successeurs, différents, mais il y en aura  La lutte des classes n’est pas terminée. On a vécu le creux de la vague au début des années 90 et depuis on n’est plus au creux de la vague. Si je ne suis pas pessimiste, c’est parce que je pense que l’inventivité humaine va retrouver une autre manière de se recomposer.
Je me réfère souvent à une phrase de Jack London dans Le talon de fer  après un coup d’état fasciste aux Etats-Unis et par une alliance entre ce qu’on appelle l’aristocratie ouvrière et la bourgeoisie, le héros de Jack London et sa compagne se retrouvent cachés au fin fond de la montagne et le héros dit à sa compagne "l’évolution sociale est désespérément lente, n’est-ce pas ma chérie”.  Et pour moi, ça correspond assez bien à la situation actuelle. Quand il y a eu l’effondrement du bloc soviétique, par exemple, j’ai cru que ça allait dégager le paysage, qu’il allait se passer des choses. Mais j’ai compris que j’avais été un peu optimiste  l’évolution sociale est effectivement désespérément lente.
 
Auriez vous pu réussir dans d’autres conditions ?
 
Je suis sûre que cela aurait pu réussir dans d’autres conditions. Il y a un mélange entre nos propres erreurs et les conditions historiques. Mais je pense qu’à ce moment-là, c’était possible. C’était possible, mais nous n’y sommes pas arrivés.
 
Vos erreurs ont-elles été tactiques ou s’est-il agit d’erreurs d’analyse ?
 
Non, ce n’étaient pas des erreurs d’analyse. On ne s’est pas trompé sur ce qui allait arriver et on a peut-être même passé trop de temps à le décrire, à propos de l’Europe par exemple. Nos erreurs sont plutôt de ne pas avoir suffisamment préservé l’organisation, en ne mettant pas quasi systématiquement toutes nos forces dans la balance, ou de ne pas avoir assez soigné la question des médiations… On a fait un certain nombre de tentatives, mais sans réussir à communiquer véritablement avec les différents mouvements et journaux militants qui existaient encore en France, ce n’était déjà plus très solide de ce côté, particulièrement l’année qui a précédé notre arrestation. La communication passait donc pour l’essentiel par les médias bourgeois, dont la nature est de déformer et de détruire l’activité des révolutionnaires.
J’ai toujours un peu de mal à exprimer ce que j’ai pu ressentir comme étant des erreurs dans le sens où je pense que cette histoire doit être critiquée – c’est certain – mais par des gens qui se posent la question de l’avenir, qui regardent cette histoire en se disant que peut-on en faire pour élaborer autre chose, pour rebondir.
 
 
 
 
Tu as dit à la juge d’application des peines que tu étais toujours aussi en colère qu’avant ton arrestation, mais tu parles aussi de rebondir, de créativité, de trouver de nouvelles manières d’agir, cela correspond à quoi concrètement ?
 
Je n’ai pas de raison de ne plus être en colère. Non seulement les raisons qui m’avaient mises en colère il y a vingt-cinq ans sont toujours là, mais la situation a empiré. Mais je ne suis pas aujourd’hui en situation de suggérer les chemins qui mèneront à ce que la vie gagne. Cela fait seulement quatre mois que je suis dehors, après 17 ans de prison…
 
Pourtant tu dis que la prison n’est pas un temps mort !
 
Oui, mais ce n’est pas concret. Ma formation, c’est le terrain et, là, pendant 17 ans j’ai joué à l’intello. Il me manque la prolongation dans la pratique. J’ai fait des études de textes, mais je ne sais pas quel est le niveau réel d’implication des gens qui écrivent ces textes, je ne sais pas s’ils font un effort de cohérence ou non. Et cet effort de cohérence entre théorie et pratique était vraiment fort pour toute notre génération, pas seulement pour ceux qui étaient engagés dans la lutte armée. Si je pense quelque chose, je le mets en pratique.
Depuis ma sortie de prison, j’ai beaucoup de questions, mais je n’ai pas les réponses, je manque totalement d’instruments de mesure… Je suis "observatrice", je n’attends pas non plus sans rien faire, je réfléchis, mais il me manque des éléments. Il y a une chose qui est claire, je souhaite que notre histoire puisse servir au camp auquel nous appartenons et que la transmission soit dynamisante, que ce ne soit pas quelque chose qui coupe les jambes…
 
Notes :
 
Note 1 : “ La prison n’est pas un temps mort ”, entretien avec Dominique Simonnot, Libération, 28 août 2004.
Note 2 : Miguel Benasayag, Parcours : engagement et résistance, une vie, entretiens avec Anne Dufourmantelle, Calmann-Lévy, Paris, 2001.
Note 3 : Phrase extraite d’un lettre de Karl Marx à Ludwig Kugelmann datée du 12 avril 1871, à propos de la Commune de Paris : "Si tu relis le dernier chapitre de mon 18-Brumaire, tu verras que j'y prévois que le prochain assaut révolutionnaire en France devra s'attacher non plus à faire passer la machine bureaucratico-militaire en d'autres mains, comme ce fut le cas jusqu'ici, mais à la détruire, et que c'est là la condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C'est aussi ce qu'ont tenté nos héroïques camarades de Paris. De quelle souplesse, de quelle initiative historique, de quelles capacités de sacrifice ont fait preuve ces Parisiens ! ( …) Quoi qu'il en soit, même si elle est en train de succomber devant les loups, les porcs et les chiens de la vieille société, l'actuelle insurrection de Paris est le plus glorieux exploit de notre Parti depuis l'insurrection parisienne de juin 1848. Que l'on compare ceux qui, à Paris, sont montés à l'assaut du ciel avec ceux qui sont les esclaves du céleste Saint-Empire romain de la Germanie prussienne, avec ses mascarades posthumes et ses relents de caserne et d'église, de féodalité et surtout de philistinisme. "
Note 4: Karl Marx
Note 5 : "Ni vieux, ni traîtres...", film de Pierre Carles et Georges Minagoy, 90 minutes, 2004.
Note 6 : Le 24 mars 1977 a eu lieu l'exécution de Jean-Antoine Tramoni, vigile chez Renault qui avait tué un militant de la Gauche Prolétarienne, Pierre Overney. Le commando Pierre Overney est celui qui a procédé en 1986 à l’exécution de Georges Besse, PDG de Renault.
Note 7 : Issu du mouvement spontanéiste, le Mouvement du 2 juin a pratiqué la lutte armée. Il est apparu après la Fraction Armée Rouge, groupe que certains des militants du 2 juin ont rejoint, suite à la scission du Mouvement.

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